Ah… Mes amis ! Le doux bruit du ressac, l’adorable cri des mouettes rieuses, la formidable morsure du soleil sur la peau, l’onéreuse facture du Snack de la plage, le…
Tiens, je reconnais ! C’est l’intro de « Ma petite entreprise » de Baschung. Ce qui signifie en clair que mon portable est en train de sonner. Où l’ai-je fourré déjà ? Ah ben oui, ils est là, bien sage, sur ma serviette de bain, à portée de main. Je l’attrape et appuie bêtement sur la touche verte. Un réflexe stupide, je vous l’accorde mais on ne se refait pas. Dans notre société moderne, rien à faire : lorsque son téléphone sonne on décroche.
- Allo oui…
- Alex (c’est moi), excuse-moi de te déranger pendant tes vacances (c’est Eric, mon chef de service, il n’a pas besoin de se présenter d’abord parce qu’il est impoli de culture ensuite parce que je reconnaîtrais sa voix entre un paquet d’autres rien qu’à son ton sarcastique et supérieur. Rien que le fait de s’excuser chez lui c’est une vanne) mais je cherche le dossier Baite en cours sur le serveur et je ne le trouve pas.
- Bonjour Eric…
- Oui, oui, bonjour. Alors, ce dossier, il est où ?
- Sur mon poste. Je ne l’ai pas terminé et…
- Pas terminé ? Tu te moques j’espère ? Tu veux dire que tu es parti une semaine en vacances sans avoir bouclé un dossier de la plus haute importance ?
- Non. Enfin oui mais il n’est pas si impor…
- Tu rigoles ? J’ai la mère Trichet qui me le réclame de toute urgence. Qu’est-ce-ce que je lui réponds moi ?
- Mais elle en vacan…
- Peut-être mais elle travaille, elle, même en vacances. C’est pas comme certains qui ne fichent rien même quand ils sont au travail.
- C’est pour moi que tu dis ça ? Parce que je te rappelle qu’on me doit trois cinquante-deux heures sup plus douze jours de RTT plus…
- Oui, oui, bon, ce n’est pas mon problème. Vois ça avec la DRH. En attendant il en est où ce dossier ?
- Ben je te l’ai dit, je ne l’ai pas terminé.
- J’ai compris, je ne suis pas sourd. Il te faut combien de temps pour le terminer ?
- Heu… quatre, cinq heures je pense, peut-être six.
- Super ! T’as emmené un portable avec toi ?
- Moi non. Ma fille a son Toshiba mais…
- Très bien. Je suppose que tu n’es pas au fin fond de l’Afrique noire et que tu as une liaison Internet, WIFI où je ne sais quoi où tu es.
- Heu… Peut-être… Sûrement mais…
- OK. Alors finis-moi ce dossier d’ici ce soir et envoie-le moi par mail. Je compte sur toi.
- Mais comment veux-tu que je…
- Veux pas le savoir. Tu prendras une demi-journée de récup en échange si tu veux.
- Ah, tu parles ! Je ne peux déjà pas…
- Allez, salut ! J’attends ton boulot avant dix-huit heures.
- Dix-huit heures ? Mais c’est impossible, il est déjà…
- Dix-huit heures dernier carat. Faut que j’aille chercher ma fille à la danse. Sinon t’es viré.
- Hé ! Mais…
Clic. Enfin non, les téléphones portables ne font plus clic, ni bip-bip, mais il a raccroché, ça c’est certain Juste un silence abyssal plein de menaces indicibles comme le calme avant la tempête. La zoubia quoi. La chienlit, le bordel, en un mot comme en cent : la merde. Et comment je vais annoncer ça à Françoise et les gosses alors qu’on devait aller visiter l’aquarium cet après-midi avant d’aller manger une glace sur le front de mer. Tout le monde s’en faisait une fête. Enfin eux en tout cas car moi, bof, je n’ai jamais été friand de…
Tiens, je reconnais ! C’est l’intro de « Music » de Madonna. Cette fois ce n’est pas mon portable qui sonne c’est celui de mon voisin de serviette (on n’a pas la même mais elles se touchent de si près que l’on pourrait le croire).
- Allo oui…
- …
(le gars n’est visiblement pas content)
- Bonjour, Annie.
- …
- Il est sur le serveur mais comme tu le sais je n’ai pas eu le temps de…
- …
(De moins en moins content)
- Mais je suis en vacan…
- …
(Il tient bon)
- Bon, bon, je vais voir ce que je peux faire mais je ne te promets rien…
- …
(Décomposition, pâleur soudaine : une semaine de bronzage foutue)
- Ah d’accord ! Bonjour l’ambiance. Ok, OK… Oui, ça va, j’ai compris…
Tiens, je reconnais ! C’est l’intro de « Let’s dance » de David Bowie…